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Guillaume Nicloux : Valley of Love

Publié par G Groupe X Bakchich

Dans la Vallée de la Mort, Gérard Depardieu et Isabelle Huppert ont rendez-vous avec leur fils décédé. Avec Valley of Love, Guillaume Nicloux signe une œuvre magique, hypnotique, un des grands films de l’année. Rencontre.

Bakchich : J’ai découvert votre film dans un état de sidération absolue, comme le personnage de Gérard Depardieu dans le canyon. Avez-vous essayé de jouer sur la sidération de votre spectateur ?

G. N. : Non. En fait, j’y ai été confronté à deux reprises. Une première fois lors d’un séjour deux ans auparavant dans la Vallée de la Mort et ensuite sur le tournage lorsque Gérard m’a mis devant le fait accompli, quand je l’ai vu en état de sidération dans le canyon. C’est à ce moment que le mot « sidération » m’est revenu. Je l’avais déjà subie et je l’ai vue sur Gérard donc je comprends que cela puisse produire cet effet-là. En tout cas, si vous l’avez ressentie, c’est plutôt bon signe !

Bakchich : Cet état de sidération, vous l’avez expérimenté dans la Vallée de la Mort, quand vous avez vu votre père, décédé trois ans auparavant.

G. N. : J’ai emprunté le même canyon que Gérard Depardieu dans le film, et au détour d’un virage, j’ai vu mon père, physiquement. C’était quelque chose de très troublant. Une fois rentré à Paris, je me suis aussitôt lancé dans l’écriture du film. Je n’en parle pas beaucoup parce que je ne voulais pas que ce soit un argument publicitaire. C’est tellement particulier que ce n’est pas forcément quelque chose sur lequel j’ai envie de m’étendre. Ça reste l’événement qui a précédé l’écriture du film mais finalement, ce qui me concerne, c’est le film.

Bakchich : Est-ce l’élément déclencheur de Valley of Love ?

G. N. : On peut le résumer comme ça, mais curieusement ça ne se passe pas dans ces termes non plus. Parfois, vous avez le sentiment d’être choisi par un sujet plutôt que l’inverse, et là, c’est ce qui s’est produit.

Avez-vous mis longtemps à écrire ce film ?

G. N. : Ça n’a pas été long du tout à écrire, contrairement à celui qui j’espère sera mon prochain film. Valley of Love a été plutôt très rapide à écrire !

Bakchich : Dans le désert, vous avez vu apparaître votre père défunt, mais dans le film, Gérard Depardieu voit son fils.

G. N. : Oui, c’est ça, les codes ont été inversés. Mais je ne peux pas vous dire pourquoi non plus. J’apprends beaucoup plus de choses sur mes films lorsque j’entends les autres en parler. Je ne suis vraiment pas un bon client pour justifier les partis-pris…

Bakchich : Dans votre cinéma, il est souvent question d’enfants morts ou d’enfants sur le point de mourir. Pourquoi ?

G. N. : J’aimerais bien le savoir ! Et en même temps, je préfèrerais ne pas le savoir. Je pense que cela fait partie de mon fantôme. L’enfant dont on parle, je pense que c’est nous. C’est l’enfance, sans rentrer dans une analyse psychanalytique ; je crois que l’on porte en nous l’héritage de notre enfance, de notre adolescence. Quelque part, c’est une partie de nous-même que l’on tente désespérément de retrouver ou à laquelle on s’accroche. C’est ce qui nous forge. Nous sommes en permanence rappelés à cette époque, c’est comme un ultimatum. Mais ce n’est pas quelque chose de morbide contrairement à ce que l’on pourrait croire. C’est nappé d’une certaine mélancolie mais ce n’est pas dénué d’optimisme du tout.

Bakchich : J’ai du mal à l’imaginer maintenant, mais à l’origine, le film devait se tourner avec Ryan O’Neal.

G. N. : Cela fait partie des différentes évolutions d’un projet. C’était assez compliqué de monter le film en anglais. Finalement, à partir du moment ou j’ai renoncé à Ryan O’Neal, Gérard est apparu de façon évidente et naturelle. Dès ce moment, j’ai donné la forme définitive du film en réécrivant son personnage. D’une façon assez évidente, je me suis aussi aperçu qu’il y avait quelque chose qui n’était pas fortuit dans tout cela. J’ai tendance à réfléchir avec le ventre, ce sont des choix beaucoup plus spontanés qui obéissent à une autre logique.

Bakchich : Je suis abasourdi que Gérard Depardieu accepte de jouer le rôle d’un père qui a perdu son fils… Cela a dû être terrible pour lui ?

G. N. : Tout dépend où on place le curseur de la douleur. La douleur n’est pas quantifiable. Elle vous permet de faire ressurgir et de continuer de vivre avec des êtres qui ont disparu. C’est à vous de décider réellement si quelqu’un que vous avez aimé continue de vivre en vous. Vous êtes le seul à décider. Gérard a un rapport avec la disparition qui fait que les gens continuent de vivre en lui. C’est difficile de répondre à sa place. Immanquablement, il y a eu des correspondances. Je ne sais pas où lui même a été puiser cet état de sidération lorsqu’il revient du canyon. Rien n’est usé avec lui, tout est neuf lorsque la captation se fait. Cet état de sidération est rare, c’était la première fois que je rencontrais ça devant une caméra.

Bakchich : Est-ce que l’on dirige Depardieu et Isabelle Huppert ?

G. N. : C’est aussi un terme générique. Je ne peux pas vous dire que je ne les dirige pas et en même temps je ne peux pas le dire dans la mesure où ça ne m’intéresse pas de diriger un acteur. Ce qui m’intéresse, c’est d’avancer avec cette personne sur un terrain un peu trouble, pas totalement défini dans lequel le scenario a inscrit un personnage. Ensuite, c’est finalement le moment où l’on construit ensemble la réalité que l’on recherche. La direction d’acteurs, pour moi, cela ne veut pas dire grand-chose. Ça peut passer par des intonations, une recherche sur la direction mais évidemment vous dirigez l’acteur parce que vous choisissez les prises où il est le plus juste. Et si vous considérez que les choses ne vont pas dans la bonne direction, vous en choisissez une autre.

Bakchich : Faites-vous beaucoup de prises ?

G. N. : Je n’ai pas de moyenne. Cela peut varier selon les personnes, selon les films. Certains films nécessitent de nombreuses prises pour différentes raisons, parce que la technique est trop envahissante ou qu’il y autre chose à gérer que les personnes filmées. Dans Valley of Love, j’ai fait le moins possible de prises, souvent très peu, et le plus souvent une seule.

Bakchich : Est-ce que vous "story-boardez" vos films ?

G. N. : Je ne story-board jamais. Je le fais quand il y a des effets, ce qui n’est pas arrivé souvent. L’unique fois, c’était pour Le Concile de pierre. D’ailleurs, je ne m’en suis même pas servi, mais c’était une façon d’expliquer, de cerner les enjeux d’actions, de décors… C’est un outil qui a plutôt tendance à scléroser les mises en place. En réalité, les choses n’existent qu’à partir du moment où les personnes sont dans le lieu de tournage. C’est presque eux qui dictent la mise en scène. Il est très rare que je puisse avoir un plan prévu auquel je vais me tenir. Dans Valley of Love, ce qui était peut-être défini à la base, c’était le premier plan d’Isabelle Huppert de dos. Je dirais presque que c’est aussi la musique de Charles Ives qui a dicté le rythme du film.

Bakchich : Vous aviez déjà en tête ce principe de mise en scène : filmer les personnages en gros plan et très peu le décor.

G. N. : Non. Je n’avais pas du tout envie d’imprimer une dimension carte postale au film. Tout ça s’est vraiment décidé au moment du tournage. J’essaie d’être instinctif dans la mesure où je ne fais pas de répétitions, pas de lectures… C’est comme ça que j’ai le sentiment d’être le plus sincère possible avec l’histoire que je raconte, tout en préservant certaines zones qui sont parfois plus incertaines mais qui vont être éclairées par les personnes avec lesquelles je travaille. J’ai le sentiment que tous les accidents peuvent être bénéfiques et j’essaie de ne pas me priver de ces intrusions.

Bakchich : Pour les influences, peut-on citer Gerry, Zabriskie Point ou David Lynch pour la femme freak ?

G. N. : J’aurais tendance à vous dire non, mais vous citez des réalisateurs qui m’ont marqué, donc ce sont des choses que j’ai digérées. C’est peut-être une empreinte, mais ce n’était pas une volonté.

Bakchich : Parlez-moi de la musique ?

G. N. : Charles Ives est un compositeur méconnu du grand public, mais il a son cercle de fans. C’est un compositeur du siècle dernier qui a influencé beaucoup de compositeurs du minimalisme américain comme Philip Glass, Steve Reich ou encore Moondog. Son morceau emblématique est « La Question sans réponse ». Ce morceau m’a accompagné pendant l’écriture, le tournage et le montage. Parfois, des musiques vous accompagnent puis vous abandonnent. Là, elle m’a suivi tout le temps.

Bakchich : J’ai l’impression que Valley of Love est un tournant dans votre œuvre.

G. N. : J’espère que ce film clôt quelque chose d’une certaine façon. J’ai envie de tenter d’autres expériences de récits. Je le dis en sachant que j’ai écrit mon prochain film et je sais qu’il est très différent des précédents, que les enjeux narratifs ne sont pas les mêmes et que l’âge des personnages est différent. Pour la première fois, sans doute, je m’intéresse à des personnages de moins de 25 ans.

Bakchich : Est-ce que Valley of Love ressemble à l’idée première que vous aviez de votre film quand vous l’avez écrit ?

G. N. : Non. C’est une question très difficile. En fait, je plains celui qui ferait le film qu’il avait envie de faire parce que je n’y verrais aucun intérêt. Le scénario nous sert de rampe de lancement et permet à ce que l’invisible puisse exister et devenir ce qu’on voit sur l’écran. Je ne pourrais jamais répondre à une commande story-boardée d’un film parce que je trouverais ça très ennuyeux. Cela ne m’excite pas du tout.

Bakchich : Depuis le début de cet entretien téléphonique, j’entends des chiens, des petits oiseaux…

G. N. : Je vis à la campagne. La nature est importante, mais les incursions à la ville le sont aussi. Je n’ai pas de mérite, j’ai toujours vécu quasiment sur un périmètre de 5 km². J’ai juste changé de villages au fil des ans, des décennies.

Valley of Love de Guillaume Nicloux avec Gérard Depardieu et Isabelle Huppert.

En salles depuis le 17 juin 2015

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