Ch
Logo

Tale of Tales : Il était une fois le désir féminin

Publié par G Groupe X Bakchich

Des ogres, des monstres, des princesses, des sorciers et le désir qui emporte tout. Adaptation de trois contes napolitains, le film de Matteo Garrone provoque la sidération, puis l’extase. Comme un conte…

Boudé à Cannes, Tale of Tales arrive en salles dans la chaleur torride de ce mois de juillet, éreinté par une majeure partie de la critique. Les raisons ? Le film, une coproduction internationale, a été tourné en anglais et non en napolitain (il y a des universitaires sourcilleux dans la critique), avec un casting international : la Mexicaine Salma Hayek, le Français Vincent Cassel ou l’Américain John C. Reilly. Mais surtout, Tale of Tales serait – ô horreur absolue – beau, un film de clippeur, un film de directeur artistique. La critique française est tellement biberonnée à la médiocrité de la mise en scène, à une image dégueulasse – de la comédie lourdingue d’UGC aux films de Kechiche – qu’un film avec une belle photo lui paraît aussitôt suspect. L’axiome serait même : esthétisme = caca. Fou de David Cronenberg, Matteo Garrone (Gomorra), ancien peintre, a embauché un génie de l’image, Peter Suschitzky, surnommé le Prince des ténèbres, chef op’ de Cosmopolis, Crash, Faux semblants

Un trip sensoriel, gore et sensuel

Pour Tale of Tales, Suschitzky sculpte certains des plus beaux plans de sa longue carrière : un monstre marin qui sommeille au fond de l’eau (la scène est vue à travers le verre d’un scaphandre, on se croirait dans un Méliès) ; une jeune créature pré-raphaélitienne, nue, endormie dans la forêt ; Salma Hayek qui dévore le cœur sanglant d’un monstre dans une pièce en marbre blanc immaculé ; une course folle dans un labyrinthe… Rien de gratuit à cela, c’est simplement sublime, poétique et terrifiant. Comme un conte. D’ailleurs, notre imaginaire est construit autour des images gores et sensuelles des contes de Grimm ou de Perrault : le sang noir dans le cabinet secret de Barbe Bleue, ou la tâche d’hémoglobine sur la clé dans ce même conte, le loup déguisé en grand-mère du Petit Chaperon rouge, le couteau de l’ogre du Petit Poucet… Matteo Garrone nous propulse au cœur des contes Giambattista Basile, fabuliste napolitain du XVIIe siècle, grâce à la magie de ses images. Les cadres, la lumière, les mouvements de caméra, les décors : tout concourt à nous faire éprouver l’effroi que l’on ressent à cinq ans, subjugué par le macabre, la folie, l’horreur, le grotesque. Le film nous reconnecte avec la sauvagerie et l’érotisme dément des contes. Et Garrone accumule visions surréalistes, troublantes, dans une mise en scène inspirée qui joue sur une construction géométrique simple mais absolument renversante : l’horizontalité (avec le labyrinthe, le fil suspendu entre les tours du château) et la verticalité (falaises, murailles, précipices…).

Inspiré par la peinture de Caravage, Goya ou Salvator Rosa, le cinéma muet ou les films gore et flamboyants de Mario Bava, Garrone cisèle un somptueux livre d’images, loin de l’iconographie moche de Terry Gilliam (Les Frères Grimm) ou standardisée (les machins Disney comme Maléfique ou autres Cendrillon…). Un truc qui parle directement à ton inconscient avec la beauté des images, la force des symboles et qui te dit que nos désirs nous transforment en monstre. Bref, Tale of Tales est un trip sensoriel. Un conte, quoi !

Contes du XVIIe siècle et problèmes contemporains

Parmi les cinquante contes de Giambattista Basile, Matteo Garrone en a sélectionné trois qu’il entremêle le plus souvent habilement. Il y est question d’un couple royal qui ne peut avoir d’enfant, d’un souverain énervé du slip qui va s’éprendre d’une vieille femme, charmé par sa voix d’ange, et d’un monarque amoureux d’une puce géante qui va offrir sa propre fille à un ogre anthropophage. Trois contes féminins car si Garrone multiplie les visions de monstres, ogres, créatures fantasmatiques, sorciers, jumeaux albinos, il s’intéresse plus particulièrement à trois femmes dans des périodes charnières de leurs vies : une femme stérile puis féconde, deux sœurs âgées qui voudraient rester éternellement jeunes et désirables, et une ado qui va se métamorphoser en femme après une série d’épreuves sanglantes. Des histoires pour le moins contemporaines - Garrone parle de l’obsession de la jeunesse, de la maternité à tout prix, du pouvoir, de la corruption - des histoires de désirs fous qui transforment Tale of Tales successivement en drame, en film fantastique, en tragédie ou en film initiatique.

La séquence finale du film (une des plus saisissantes de l’année) montre un funambule, entre ciel et terre, sur un fil enflammé (une belle métaphore de notre vie, non ?). A l’image de ce dernier plan, Tale of Tales est beau comme une illusion, comme un masque, comme un rêve. Car Tale of Tales vient d’un monde oublié : celui de notre enfance.

Tale of Tales de Matteo Garrone avec Salma Hayek, Vincent Cassel, John C. Reilly

En salles depuis le 1er juillet 2015

Mots-clefs : , , , , , , , ,

Publié dans la catégorie Société
Sur le même sujet
Small chris pratt velociraptor jurassic world Jurassic World : Le retour du retour de la grosse bête… 0
9 juin 2015 C’est l’été et les Américains débarquent. En force ! Au programme, du cinéma catastrophe (San And...
Small bak15fevamericansniperl American Sniper : la guerre dans le viseur 0
26 février 2015 Depuis 15 jours, c’est l’hallali. Clint Eastwood serait un va-t’en guerre, un immonde propagandis...
Small bellefin Une belle fin : Eddie Marsan superstar 0
13 avril 2015 Vous ne connaissez pas son nom, mais vous connaissez son visage. Car depuis 25 ans, le Britanniqu...
Small jpg batgom petit 0 Le dessin du jour 0
10 août 2008 © PieR Gajewski Lire aussi les chroniques de Bakchich sur ces deux films : ...
Small bak15marsinherentvicel Inherent Vice : des junkies et des hommes 0
10 mars 2015 Visionner Inherent Vice, c’est comme arriver en retard à une fiesta où tous tes potes ont gobé un...