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William Friedkin : « S’il y a un film auquel je tiens, c’est vraiment Sorcerer »

Publié par G Groupe X Bakchich

Remake halluciné du Salaire de la peur, Sorcerer a connu un terrible échec lors de sa sortie en 1977, éclipsé par la sortie du premier Star Wars. Longtemps invisible, remonté en Europe, Sorcerer revient dans une version remasterisée par William Friedkin lui-même. A 80 ans le mois prochain, l’ex-enfant terrible du cinéma US nous parle de son chef-d’œuvre.

Bakchich : Vous avez déclaré que Sorcerer était votre film le plus personnel. Comment vous-êtes vous approprié le roman de Georges Arnaud et en quoi est-ce un film extrêmement personnel ?

William Friedkin : Le thème central du roman et du film d’Henri-Georges Clouzot m’était extrêmement proche. J’estimais que le thème du Salaire de la peur était éternel. Quatre personnes, qui sont de parfaits étrangers, qui ne s’aiment même pas d’ailleurs, doivent absolument coopérer s’ils ne veulent pas en quelque sorte exploser… Je trouvais qu’à l’époque, et encore plus aujourd’hui, c’était un thème important et contemporain. C’est un peu la situation du monde aujourd’hui où chaque nation en menace une autre. Si on ne s’entend pas, si on ne coopère pas pour survivre, nous allons tous exploser !

Bakchich : Sorcerer a été un échec terrible lors de sa sortie. Toutes ces années après, quel est votre sentiment avec cette nouvelle sortie ?

W. F. : Lorsque j’entends une telle question, je ne peux m’empêcher de penser à Vincent Van Gogh qui a fait plus de 3000 tableaux dans sa vie - des huiles, des aquarelles, des dessins - et qui n’en a pas vendu un seul. Aujourd’hui qui peut acheter un Van Gogh ? Rassurez-vous, c’est la dernière fois que vous entendrez mon nom associé à celui de Van Gogh ! Sorcerer va être revu partout dans le monde, c’est un peu comme une deuxième chance que Van Gogh, lui, n’a jamais eu. Il n’a jamais connu l’acceptation de son œuvre par le public. Mais je pense qu’il savait au fond de lui que cette œuvre était immense sinon pourquoi aurait-il persévéré jusqu’à faire 3000 tableaux ? Quand Sorcerer est sorti, il a été totalement rejeté par la critique et le public et le voir revivre aujourd’hui est pour moi une sorte de rédemption. S’il y a un film auquel je tiens, c’est vraiment celui-ci. J’en ai réalisé une quinzaine en 50 ans de carrière mais c’est le seul dont je me sens infiniment proche car c’est le seul qui reflète ma philosophie de la vie. Pour moi, la vie est faite d’espoir, de désillusions. Nous allons aimer, peut-être avoir des enfants, des amis, mais il y a une chose qui est certaine, c’est que la mort frappe à la porte un jour. C’est ce dont parle Sorcerer, de la mort qui arrive. J’aimerais citer mon ami Sylvester Stallone qui m’a dit : « Chaque jour de ma vie, je pense que quelqu’un va frapper à ma porte pour me dire : voilà, c’est fini ta carrière, tes enfants, tes tapis, tes tableaux. Hop, terminé ! On t’enlève tout ». Voilà sa peur existentielle malgré son succès. Il m’a dit que Sorcerer lui évoquait tout cela.

Bakchich : Donnez-moi des détails sur votre rencontre avec Henri-Georges Clouzot.

W. F. : J’ai voulu rencontrer Clouzot car je considère que Le Salaire de la peur est un pur chef-d’œuvre. J’étais super content de le voir et j’avais organisé une grosse fête à Paris ! A l’époque, Clouzot était souffrant, il se déplaçait difficilement et il ne lui restait que deux ans à vivre (Clouzot est mort en 1977, NDR). Je lui ai déclaré que son film était un chef-d’œuvre et que je n’allais pas en faire un remake. C’est un peu comme Hamlet ; des milliers de productions théâtrales ont été montées mais à chaque fois, il ne s’agit pas de remakes, mais de nouvelles versions. Je lui ai expliqué mon projet, ma vision. Il a compris ce que je voulais faire, ce que je voulais dire. Lorsque son film était sorti aux Etats-Unis, c’était devenu un film culte mais il n’avait pas été vu par le grand public ; il était projeté dans des salles d’Art et essai. Je lui ai dit combien j’avais été inspiré par son film et que je voulais absolument lui donner un pourcentage des bénéfices. Je lui ai aussi dit que je mettrais son nom au générique mais malheureusement il est mort avant que le film ne sorte… Mais les droits appartenaient toujours à l’écrivain Georges Arnaud. Le Salaire de la peur est un pur chef-d’œuvre et je pense qu’il sera éternel. En réalisant Sorcerer, je n’ai aucunement entaché la beauté, la puissance de l’original.

Bakchich : Comment Bruno Crémer s’est-il retrouvé au casting de Sorcerer ?

W. F. : Mon idée de départ était Lino Ventura. A cause de mon arrogance, Steve McQueen a quitté le projet et Lino aussi. J’avais remarqué Bruno dans un film de Claude Lelouch. Il m’a parlé de Bruno et m’a présenté son directeur de casting. J’avais découvert Amidou dans un autre film de Lelouch, La Vie, l’amour, la mort (1969) dans lequel il était formidable ! Je les ai rencontrés à la même époque et j’étais très impressionné. Je n’ai fait pas d’audition, ce n’est pas mon truc. Je rencontre un acteur, rapidement, et selon mon impression, je lui donne le rôle. C’est ainsi que cela s’est passé.

Bakchich : Quelle était l’atmosphère sur le tournage ?

W. F. : A votre avis ? Evidemment, c’était TRES tendu ! Est-ce que c’était drôle ? Pas du tout ! Tout ce que vous voyez à l’écran, nous l’avons créée sur le plateau. Il n’y avait pas d’effets spéciaux numériques, pas d’images de synthèse. C’était avant la dictature de l’image numérique et des films de super-héros. Chaque détail représentait une menace mortelle pour nous. Sur le tournage, de nombreuses personnes sont tombées malades ; moi-même, j’ai attrapé la malaria et j’ai perdu 30 kilos. C’était une expérience incroyable et assez traumatisante pour les acteurs et toute l’équipe. On savait que l’on pouvait être, au mieux, blessé, au pire, mourir.

Bakchich : Comment avez-vous filmé les dernières séquences, le trip psychédélique de Sorcerer ?

W. F. : Ces scènes ont été tournées sur la terre sacrée des Navajos. Ce paysage est complètement surréaliste, presque lunaire. C’est en fait un paysage mental. A ce point du film, le personnage joué par Roy Scheider a complètement perdu le sens du réel. J’ai trouvé que ce paysage était absolument parfait pour ce climax. Jamais aucun autre film n’a pu être tourné sur cette terre sacrée.

Bakchich : Pourquoi avez-vous confié la bande originale du film au groupe Tangerine Dream ?

W. F. : Quand L’Exorciste est sorti en Allemagne, j’ai fait une tournée dans plusieurs villes pour la promo de mon film. Un jeune homme qui travaillait pour Warner Bros Allemagne m’a parlé de ce trio de musiciens qui allait faire un concert dans une église abandonnée au plein milieu de la Forêt noire. Je suis allé voir ce concert qui commençait à minuit, dans les bois. Il n’y avait aucune lumière dans cette église remplie de centaines de jeunes. Les musiciens ont joué pendant presque 4 heures avec pour seules lumières les éclairages de leurs synthétiseurs. Ils jouaient des morceaux très longs, planants, c’était hypnotique. Il n’y avait pas de paroles, juste des longs morceaux musicaux et un rythme incroyable. Je les ai rencontrés après le concert. Le leader s’appelait Edgar Froese, il est mort il y a quelques mois… Je lui ai dit que je ne savais pas quel serait mon prochain film mais que je voulais absolument sa musique dessus. Je lui ai donc expliqué que je lui enverrais le scénario dès qu’il serait écrit. Je voulais que sa musique inspire le film et non le contraire, qu’il compose avant de voir des images. Ils ont donc enregistré des heures de musique et ils m’ont envoyé des tonnes de cassettes intitulées « Impressions musicales », d’après ce que je leur avais raconté et après lecture du scénario. Mais ils n’avaient toujours pas vu la moindre image du film ! Je n’ai gardé qu’une infime partie de leur travail. Récemment, ils ont enregistré en live les musiques composées pour Sorcerer avec les inédits que je n’avais pas utilisés. Avec ce show, ils ont fait une tournée mondiale et l’an dernier, je les ai vus à Copenhague.

Bakchich : Dans Sorcerer, il y a de nombreuses références au cinéma muet.

W. F. : Vous avez raison. Quand L’Exorciste est sorti en Thaïlande, je n’avais pas assez d’argent pour faire une version doublée ou mettre des sous-titres. Il y avait donc un personne dans la salle qui coupait le film toutes les cinq minutes pour expliquer ce qui se passait sur l’écran. Un massacre ! Avec Sorcerer, je voulais vraiment mettre en scène un film que tout le monde puisse comprendre visuellement, sans blabla, ni explications.

Bakchich : Comment avez-vous réalisé la scène - anthologique - du passage des camions sur pont, avec la pluie diluvienne ?

W. F. : Le cinéma, c’est un peu comme le tricot, il faut avancer maille par maille, ou image par image. Cette scène a l’air très dangereuse mais en réalité tout est finalement une question de montage. Le montage de l’image, mais aussi celui du son. J’avais intégralement visualisé la scène complètement avant de la filmer. Je visualise tout mon film avant le premier jour de tournage. C’est la même chose quand j’écris, je visualise entièrement mon film. Mais c’est le montage qui est l’étape la plus importante pour que le film soit homogène, pour qu’il corresponde à ma vision première. C’est donc vraiment comme le tricot. On voit quelques aiguilles, un petit bout de laine, mais à la fin on a un magnifique pull. Je dois ajouter que la réalisation est l’art le plus collaboratif qui soit. Un peintre est seul face à son tableau, un écrivain face à son papier, un compositeur face à sa feuille de musique… Un réalisateur travaille avec un crayon qui pèse 10 tonnes.

Bakchich : Pourquoi filmez-vous ?

W. F. : Mon premier film, The People VS Paul Crump, était un documentaire que j’ai réalisé pour sauver un Afro-américain qui allait passer sur la chaise électrique. Le film a permis de rouvrir son procès. Mon premier film avait déjà pour but de sauver une vie et c’est ce qui s’est passé : il a été gracié ! C’est ainsi que j’ai commencé ma carrière de cinéaste. Je faisais du cinéma pour sauver des vies… et je suis parti à Hollywood (rires) ! Mais là-bas, tout ce qui les intéresse, c’est de faire du fric.

Sorcerer de William Friedkin avec Roy Scheider, Bruno Crémer, Amidou.

Sortie le 15 juillet 2015

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