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The Rose, La Isla Minima : deux bijoux de l’été

Publié par G Groupe X Bakchich

Deux flics à la poursuite d’un tueur en série dans l’Espagne post-franquiste. Le dernier tour de piste d’une chanteuse de rock à la ramasse. Du sang, des larmes et du rock pour les deux belles surprises de l’été.

Rarement vu un été ciné aussi déprimant, avec son lot de grosses machines ratées, de comic movies pathétiques, de films d’horreur inoffensifs, de comédies pas drôles… Des titres ? Jurassic World, Pixels, Ant-Man, Les Minions, Magic Mike XXL, Les Profs 2, Terminator Genisys, Ted 2, Gunman, Poltergeist, Entourage… Des suites, des reboots, des remakes, des spin-off, des produits usinés à la chaîne par des as du marketing, des comptables de chez Disney. Du cinéma sans âme et sans ambition qui devrait longtemps encore polluer les écrans et souiller nos rétines, vu le succès mondial de Jurassic World. Heureusement, le cinéphile un peu curieux peut également se régaler avec une série de trucs zarbis, déviants, plus ou mois excitants : Tale of Tales, Der Samouraï, Que Viva Esenstein !, Victoria ou mon chouchou, le sublime Love de Gaspar Noé. Et avec quelques reprises électriques comme Les Innocents, le premier Rambo ou le chef-d’œuvre de William Friedkin, Sorcerer.

Meurtres au soleil

Cette semaine, je vous propose de découvrir deux films fragiles, passionnants, loin des sentiers battus : un petit polar espagnol, La Isla Minima, récompensé de 10 Goya (l’équivalent de nos César) et une reprise de 1979, le sublime The Rose.

Dans La Isla Minima, deux flics que tout oppose enquêtent sur des meurtres d’adolescentes et traquent un serial killer insaisissable dans une région marécageuse. Ce pitch pas vraiment original vous rappelle furieusement la première saison de True Detective ? Normal, car le thriller d’Alberto Rodriguez présente pas mal de similitudes avec la série de Nic Pizzolatto, notamment dans la description des crimes barbares et l’apparition de fantômes du passé. On ne peut néanmoins accuser Rodriguez de repompage, La Isla Minima ayant été filmé en… 2013.

Polar rural, La Isla Minima se déroule au début des années 80, sur les rives marécageuses de Guadalquivir, en Andalousie, à quelques kilomètres de Séville et de la civilisation. Le film s’ouvre avec une série de plans vus du ciel, comme dans Les Oiseaux d’Hitchcock, des plans aériens du labyrinthe végétal et aquatique où sévit le tueur. Puis Alberto Rodriguez plonge dans les marécages, dans la boue, où gisent les corps suppliciés, où attendent les monstres, tapis dans l’ombre, dans l’eau croupie, dans les ténèbres. Pur exercice de mise en scène, La Isla Minima est ponctué de séquences atmosphériques (l’orage, la nuit) et de moments anthologiques, je pense notamment à une incroyable poursuite de voitures nocturnes sur les chemins étroits des canaux, alors que l’on voit – brièvement – la silhouette d’une jeune fille émerger du coffre de la voiture du tueur. Du grand art, surtout quand la 2 CV disparaît, happée par la nuit…

Pas vraiment intéressé par l’identité du serial killer, Rodriguez, inspiré à la fois par Memories of Murder de Bong Joon-ho et les polars de David Fincher, signe une œuvre labyrinthique et compose plan par plan une atmosphère suffocante, vénéneuse. Et ce monstre au cœur des ténèbres, sous le soleil brûlant de l’Andalousie, c’est le fantôme du franquisme. Nous sommes en 1980, dans l’immédiat post-franquisme mais la transition démocratique n’est pas encore tout à fait parvenue jusqu’au fin fond de l’Andalousie (il y a encore des photos de Franco dans les auberges, sur les crucifix). Une époque qui a engendrée des monstres et des personnages troubles (le bon flic débonnaire ne serait-il pas un ancien membre des milices de Franco qui torturait les femmes avec délectation ?). Le polar de l’été…

Une perle du cinéma des années 70

Faux biopic et vrai mélo, The Rose est inspiré du destin tragique de Janis Joplin, rock star morte à 27 ans, le 4 octobre 1970, lessivée par l’industrie du disque, broyée par la gloire, défoncée par la drogue et l’alcool. On suit donc ici le dernier tour de piste de Mary « The Rose » Foster, bête de scène des années 60, grande gueule en chef, hystérique dévorée par le business et son public. Complètement larguée, ayant perdu le sens des valeurs, désespérément en recherche d’un peu d’amour, elle a néanmoins décroché de la drogue et n’a qu’un désir : donner un dernier concert dans sa ville natale avant de prendre un an de repos, loin de la foule déchaînée et du show business. Mais rien ne va se passer comme prévu…

The Rose est une perle du cinéma des années 70. Et un drôle d’objet. A la mise en scène, un ancien acteur, Mark Rydell, pas vraiment un cador de la réalisation comme le prouveront ses autres films. Mais Rydell a DEUX bonnes idées. Tout d’abord, engager le directeur de la photo Vilmos Zsigmond, le grand peintre du cinéma US, le maître du réalisme poétique qui a ciselé l’image de Délivrance, Voyage au bout de l’enfer, La Porte du paradis ou Rencontres du troisième type. The Rose est subliment cadré (Vilmos tient la caméra), éclairé, et les séquences de concert – toutes tournées en live – comptent parmi les plus belles, les plus énergétiques de l’histoire du cinéma.

Bette Midler fait le show

La seconde excellente idée de Rydell, c’est la bombe atomique Bette Midler. Quand Rydell lui propose d’incarner Janis Joplin, Midler décline car elle trouve le script - pourtant signé Michael Cimino et Bo Goldman (Vol au-dessus d’un nid de coucou) - trop irrévérencieux (on parle également d’un véto de la famille de la chanteuse). Bette Midler le fait réécrire, encore et encore, gommer les références trop explicites à Janis qui devient The Rose. Délesté du poids de la réalité qui pèse tant sur les biopics musicaux comme Walk the Line, Les Doors, Sid & Nancy ou récemment Love & Mercy, The Rose emprunte aux figures du mélo classique et de la culture rock. Si on est sûr que toute cette histoire se terminera dans les larmes et le sang, Bette Midler dynamite les séquences convenues et s’offre quelques passages hallucinants, notamment dans la boîte de travestis ou quand elle sème sa zone dans un sauna d’hommes absolument ahuris. Et que dire des scènes de concert ? Même si Bette Midler n’est pas vraiment votre came, ce qu’elle fait ici est de l’ordre du divin. Et sa dernière chanson, Stay with me, pourrait même tirer des larmes à Wolfgang Schäuble en pleine négociation avec un ministre grec. Un direct au cœur…

La Isla Minima d’Alberto Rodriguez

En salles depuis le 15 juillet 2015

The Rose de Mark Rydell

En salles le 29 juillet 2015

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Publié dans la catégorie Société
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