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Dheepan : Regarde Audiard tomber

Publié par G Groupe X Bakchich

Un Tamoul chez les dealers. Après "Un prophète" et "De rouille et d’os", Jacques Audiard se regarde filmer et se plante dans les grandes largeurs avec ce mélo revu et corrigé par… Charles Bronson. Palme d’or à Cannes.

Je l’avoue, j’ai honte, je n’aime pas beaucoup le cinéma de Jacques Audiard. Je sais, ce n’est pas bien, j’ai mauvais goût, mais faute avouée, à moitié pardonnée… Considéré comme LE grand réalisateur français de ce début de siècle par la critique, plébiscité par le public, Jacques Audiard accumule les récompenses à Cannes ou aux César et chacun de ses films reçoit un concert de louanges assez unanime. Bref, c’est peu dire que Jacques Audiard a la carte. Pourtant, malgré son talent de metteur en scène et de directeur d’acteurs, malgré la force brute qui irrigue ses scénarios, je n’ai jamais été totalement emballé par le talent du fils de Michel Audiard. J’ai l’impression que ses films sont purement théoriques, jamais viscéraux et le plus souvent dénués d’émotion. Pour Jacques Audiard, impossible de faire un simple film ou un film simple. Il y a du sous-texte, des réflexions dans ses films scénarisés jusqu’à l’os, cadrés au millimètre, même dans les décadrages. Car Audiard fait dans l’exercice de style, le cinéma maîtrisé, trop maîtrisé, il usine des objets cadenassés, sur-fabriqués. De battre moncœur s’est arrêté était un remake, mais aussi une interrogation sur la masculinité, la filiation (ça le travaille, Audiard fils). De rouille et d’os était un mélo, une histoire d’amour entre deux marginaux, une histoire de famille et de filiation (encore ?). Avec Dheepan, on a droit pour le prix d’un seul billet à une histoire d’amour, un état des lieux des cités françaises, donc un film politique, et en cadeau bonus à un « vigilante movie » (films dans lesquels un vengeur style Charles Bronson fait justice lui-même sur une bande de salopiauds qui lui gâchent la vie). De plus, au fil des années, Audiard a commencé à croire les critiques qui crient au génie et maintenant, il veut nous passer des messages importants sur la France d’aujourd’hui, la prison, les cités, la famille ou la masculinité… Pourtant, ça ne vole pas vraiment très haut. Quand on lui a demandé quelle était la morale de Dheepan (sur France Inter, le 24 août), Jacques Audiard a déclaré, sans exploser de rire : « Euh, la famille, c’est intéressant. » Il aurait pu ajouter les migrants sont sympas, le racisme, c’est mal, les cités, c’est pas la teuf… C’est presque aussi fort que la lutte des classes selon Abdellatif Kechiche avec ses riches qui dégustent des huitres et ses pauvres qui engloutissent des spaghettis en faisant des bruits de bouche…

Rarement digeste et parfois même très lourd

Il fallait voir Jacques Audiard à Cannes, sa Palme sous le bras, rigoler qu’il avait gagné la récompense suprême car Michael Haneke était absent cette année. Je ne pense pas qu’Audiard fasse dans la modestie. Son registre, c’est le chef-d’œuvre, la pièce de musée, le classique XXL du cinéma, l’exercice théorique. Pourtant, je n’ai pas l’impression qu’il y parvienne. Si Sur mes lèvres était réussi ou si Un prophète semblait très efficace, Regarde les hommes tomber est maintenant irregardable et De rouille et d’os ressemble à un clip bourré d’effets aussi tape à l’œil qu’inutiles, avec à la fin un  suspense dégueulasse avec la noyade d’un enfant. Même si Audiard travaille la forme, en collaborant avec d’excellents chefs op’, en utilisant de petits trucs formels (l’obturation de l’objectif à la main dans Le Prophète), le tout est rarement digeste et parfois même très lourd. On aperçoit les coutures, les racines, les buts (le bourgeois de Dourdan qui veut devenir le Scorsese français). C’est virtuose, parfois haletant, mais le plus souvent distancié. Sans âme. Quasiment du cinéma d’entomologiste.

De la guerre civile à la guerre sociale

Dheepan est né dans l’esprit de Jacques Audiard lors du tournage du Prophète. Il pense alors à réaliser un remake du très trouble et troublant Chiens de paille (1971, Sam Peckinpah). Au fil des années, le film - co-écrit avec le fidèle complice Thomas Bigedain et le petit nouveau Noé Debré (Les Gamins) - devient l’itinéraire d’un réfugié politique en France. Le film commence donc au Sri Lanka, car Dheepan est un ancien combattant des Tigres tamouls. Pour lui, la guerre, c’est fini et il brûle son uniforme. Symbole. Avec une femme et un enfant inconnus qu’il fait passer pour son épouse et sa fille, il obtient un statut de réfugié et atterrit dans une cité parisienne qui ressemble à Kaboul sous le feu des talibans ou au fantasme d’un journaliste de Fox News. Après la guerre civile, la guerre sociale ! Confronté à un gang de dealers (« Je suis juste un commerçant », déclare le caïd tout maigrelet et pas très crédible de la cité), Dheepan va découvrir les mœurs étranges et délicates de la banlieue parisienne, mais aussi l’amour. Et faire tout pour le protéger. Et donc passer les racailles au Karcher … Avec Dheepan, Audiard va donc tenter de relever plusieurs défis : donner à voir l’invisible, ces petits vendeurs à la sauvette (avec une très belle scène de générique, le héros avec ses petites oreilles clignotantes, sur une musique de Vivaldi), tourner dans une langue étrangère, avec des comédiens non-professionnels, alterner les genres au sein d’une même fiction… Le problème, c’est que l’on a déjà vu tout cela dans ses autres films et Dheepan s’apparente souvent à un best of de son cinéma : la langue des signes de Sur mes lèvres, la prison d’Un Prophète, le monde des combats clandestins dans De rouille et d’os, les hommes qui tombent (dans tous ses films)… Un best of qui est loin d’être son meilleur film.

« Tu pourrais porter un foulard, pour faire comme tout le monde. »

Visiblement très fatigué, avec un scénario qui prend l’eau (comment Dheepan obtient son titre de séjour, la fille du couple qui apparaît et disparaît, la relation entre le caïd et son père…), Audiard accumule les clichés, les stéréotypes. Parfois, son héros qui rêve de s’intégrer dans la société française balance des trucs comme « Tu pourrais porter un foulard, pour faire comme tout le monde. » Une réplique bien sentie qui devrait faire frémir certains journalistes ou politiques… Mais pour Audiard, la cité est juste un décor, « comme un papier peint ». Une citation d’Audiard qui en dit long sur son cynisme ou son inconscience. De fait, le social, Jacques Audiard s’en contrefout, il ne boxe pas dans la même catégorie que les frères Dardenne. Audiard veut filmer la naissance de l’amour, la transformation d’une fausse famille en vraie, mais surtout, ce qui l’intéresse vraiment, ce qui l’excite, c’est le morceau d’anthologie final qui sera la catharsis du film : l’explosion des racailles à la machette et au flingue. On le voit venir de loin ce massacre, et comme dans un Bronson, on attend que le héros enlève sa chemise. Audiard va pouvoir montrer ses petits muscles scorseciens, faire son malin car il n’est pas question de tourner une séquence d’action barbare comme dans une série B ou Z. Il y a aura donc du décadrage, du hors champ, du différent, du pas pareil. Mais quand il fait éjaculer le sang, Audiard a perdu depuis longtemps son spectateur, oubliant la nuance, ou même la tension dramatique.

Repompage, musique classique et effets chocs

Pour ce qui est de la mise en scène, Jacques Audiard se fait plaisir avec des effets chics et chocs, car la star du film, c’est lui ! Il y a donc des panoramiques étranges, des plans décadrés, bizarrement éclairées par la chef op’ Eponine Momenceau, dont c’est le premier long-métrage. Et pour un incroyable fondu au blanc dans la sortie du tunnel en scooter ou la montée d’un escalier obscur d’où émergent des fragments de corps ou la tête d’un chien, il faut se fader un certain nombre de plans repompés sur des maîtres du cinéma. Le gros plan final sur les mains ressemble étrangement à Pickpocket de Robert Bresson, un autre plan sur des mains évoque Kieslowski, le massacre fait écho à un Taxi Driver arty, le plan sur la jeune femme qui disparaît, nue, dans l’obscurité a déjà été réalisé il y a plus de 15 ans par David Lynch et les plans oniriques de jungle ou de l’éléphant qui semblent couler tout droit de la pellicule d’Apichatpong Weerasethakul. Autant pour l’originalité… Tout cela est très beau, très efficace, il y a de la musique classique, quelques plans déments. Ode au génie d’Audiard, Dheepan souffre des mêmes défauts que ses précédents films. Ça manque de sueur. Ça manque de chair. Ça manque d’âme. C’est impeccablement usiné, fabriqué, mais vide. Parce qu’il se regarde filmer, parce qu’il s’aime un peu trop et qu’il n’aime pas assez ses personnages, Audiard n’aura jamais la grâce des frères Dardenne, des cinéastes qui ne truquent pas, qui ne fabriquent pas l’émotion, mais qui parviennent à la capter 24 fois par seconde.

Dheepan de Jacques Audiard avec Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinvasan, Vincent Rottiers. En salles le 26 août 2015.

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Publié dans la catégorie Société
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