Ch
Logo

Youth : A la recherche du temps perdu

Publié par G Groupe X Bakchich

Dans un luxueux hôtel suisse, Michael Caine et Harvey Keitel font le bilan de leur vie. Le réalisateur de La Grande Bellezza signe une œuvre douloureuse et belle sur le temps qui passe, le temps qui reste, et les regrets.

Ça y est, ça recommence. Paolo Sorrentino se fait à nouveau lyncher par la critique française. Libé, Les Inrocks, Le Monde, ils se bouchent tous le nez, comme pour This must be the Place ou La Grande Bellezza. Le crime de Sorrentino, ses crimes plutôt : faire du cinéma boursouflé, kitsch, de la pub, ses personnages balancent des propos réactionnaires, clichés, Sorrentino est cinéaste vulgaire, grandiloquent, un cynique, un machiste, un misanthrope qui filme ses protagonistes comme des insectes. N’en jetez plus… J’ai du mal à entendre ces arguments, et surtout la violence des critiques. Les Inrocks parlent de « junk-cinéma pubard », de « cinéma low-cost », Libé assure qu’il « touche du doigt les limites de l’abjection ». Comment peut-on reprocher à un metteur en scène de faire de la belle image, surtout quand la beauté est le sujet même de ses films ? Comment lui reprocher de détester le genre humain alors qu’il prouve le contraire 24 fois par seconde (certains critiques font le même procès à Ulrich Seidl ou Roy Andersson) ? Comment ne pas être ému par ce cinéaste lyrique et baroque qui caresse les visages, griffe les masques et scrute les âmes ? Au moins pour La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino est un réalisateur qui restera. Bien mieux qu’un chef-d’œuvre, La Grande Bellezza est un voyage au bout de la nuit et de la beauté, une odyssée proustienne vers le paradis, un film qui vous prend par la main, vous fait pleurer, vous réconforte. Ce que j’aime avec Sorrentino, c’est qu’il n’a peur de rien. Il peut raconter la vie lugubre d’un politique italien (Il Divo), d’un chanteur gothique névrosé (This must be the Place) ou du roi des mondains romains, Sorrentino ose tout. C’est parfois bancal, mais toujours étonnant, déroutant, drôle, et d’une infinie tristesse. Ça gronde, ça danse, ça baise, ça vit. Et c’est également sublime…

Des papys, une star du foot et Miss Univers

A Cannes, Sorrentino est à nouveau reparti bredouille. Avec Youth, il délaisse Rome et le Colisée pour la Suisse des alpages. Ses héros sont deux potes octogénaires : Fred, compositeur apathique et chef d’orchestre à la retraite, et Mick, cinéaste qui cherche désespérément à tourner une dernière fois, signer son film-testament. Dans leur palace pour célébrités fatiguées, ils croisent un jeune acteur venu se préparer pour un rôle mystérieux, une ancienne star du foot obèse, avec un tatouage géant de Karl Marx, une Miss Univers qui a la sympathique habitude de se baigner intégralement nue, un bouddhiste qui pratique gentiment la lévitation, un couple orageux et taciturne, ou encore la fille de Fred qui vient de se faire larguer par son fiancé…

Des regrets, des regrets

Avec sa galerie de personnages décalés, savoureux, grotesques, qui semblent sortir d’une bobine de Fellini, Sorrentino cisèle une série de vignettes tour à tour drôles, tristes ou flamboyantes. Avec sa caméra flottante, il arpente les couloirs de cet hôtel luxueux, capte des moments de grâce dans une forêt ou le SPA, des scènes d’une intense simplicité, d’une beauté insoutenable comme celle du top model qui se baigne nue à côté des deux amis, persuadés qu’ils viennent d’apercevoir… Dieu. Comme dans La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino nous parle du temps qui passe, du temps qui reste, de la vieillesse, d’amours perdues, des souvenirs, des regrets, des rêves… Ses deux héros, Michael Caine et Harvey Keitel - tous deux extraordinaires - ne pensent qu’à pisser quelques gouttes chaque jour, qu’à bander une nouvelle fois, qu’à vivre quelques heures encore. Mais sous l’apparente trivialité, Sorrentino nous offre un monument de nostalgie. Sublime directeur d’acteurs, il enregistre leurs soupirs, leurs sourires en coin, leur complicité. Plus le film avance, plus Sorrentino épure, va à l’essentiel, jusqu’à la dernière apparition d’Harvey Keitel, qu’il serait criminel de spoiler ici. Le spectateur se recroqueville alors dans son siège…

Un cran au-dessous de La Grande Bellezza, Youth possède néanmoins de beaux restes. Sorrentino y déploie la nouvelle fois la maestria de sa mise en scène et la profondeur de sa pensée sur la condition humaine. A la fin, il ne reste que la beauté et l’émotion. L’émotion qui est au cœur de son cinéma, son souffle névralgique, sa colonne vertébrale. Comme l’assure un des personnages de Youth : « Tu dis que les émotions sont surestimées, mais les émotions sont tout ce qu’on a… »

Youth de Paolo Sorrentino avec Michael Caine, Harvey Keitel, Paul Dano, Rachel Weisz.

En salles depuis le 9 septembre 2015.

Mots-clefs : , , , , ,

Publié dans la catégorie Société
Sur le même sujet
Small bakmai13cannesl 6 Yes, I Cannes (7) : La Grande Bellezza 0
24 mai 2013 A Rome, un mondain désabusé tente de se réconcilier avec son passé et avec lui-même. Grandiose, e...
Small festivalcannes2015 ecran total Cannes : Parole, paroles 0
21 mai 2015 « Cannes, c’est vraiment de la baise ! » Un Festivalier, refusé à Love lors de la Séance d...
Small la t te haute Cannes : C’est parti ! 0
14 mai 2015 "La Tête haute" d'Emmanuelle Bercot a ouvert le Festival de Cannes, et ô surprise, c'est un b...
Small jpg this must be the place 0 This must be the Place : une odyssée américaine 0
7 septembre 2011  Sur le papier, This must be the Place était un des gros morceau du festival de Cannes. Mais j’ai...
Small bakmai13cannesl 7 Yes, I Cannes (8) : Déclarations du troisième type 0
25 mai 2013 A Cannes, on ne voit pas que des conneries. On en entend aussi. Beaucoup ! Alors que le Festival ...