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Straight outta Compton : Le gangsta rap pour Les Nuls

Publié par G Groupe X Bakchich

Fin des années 80, cinq jeunes du ghetto de Compton forment le groupe NWA et inventent le gangsta rap. Produit par les stars du groupe, un biopic hollywoodien, qui s’accorde pas mal de petits arrangements avec la vérité.

Air connu : ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent ou réécrivent l’histoire, avec un petit ou un grand H. Du groupe de rap hardcore NWA, acronyme de Niggaz Wit Attitudes, Dr Dre est devenu un producteur-homme d’affaires multimillionnaires et Ice Cube, un poids lourd du rappeur et acteur populaire. Pour le reste, Easy-E est mort du sida en 1995, DJ Yella et MC Ren ont sombré dans les oubliettes du rap. Straight outta Compton le film est donc l’Evangile selon Saint Dre et Saint Cube, un monument à leur gloire, leur génie. Une affaire de gros sous produite par les deux stars du rap qui ont surveillé le script et le tournage pour livrer un biopic sage, bien peigné et édulcoré.

Il était une fois, donc, un gentil génie musical, Andre Romelle Young, dit Dr Dre, qui aimait bien sa môman et son petit frère, un rappeur talentueux, O'Shea Jackson, alias Ice Cube, voix rocailleuse et gros biscotos, et un dealer-queutard-gangsta, un entubeur de première, Eric Lynn Wrigh dit Easy-E. Ensemble, ils fondent le « groupe le plus dangereux du monde » (c’est écrit sur l’affiche), NWA. Au siècle dernier, fin des années 80, ils ont donc inventé le gangsta rap, décroché un tube aux paroles vachement subversives (Fuck tha police), vendu des millions de disques, bu du champagne dans des palaces et se sont tapés des centaines de bitches nymphos… Bref, c’est la gloire, avant les problèmes de fric, la guerre des égos et l’explosion atomique du groupe.

Des génies et des saints

Bon, ce n’est pas la première fois qu’un biopic musical travestit la réalité. Il est quand même assez drôle de voir Dr Dre se peindre comme un génie (ce qu’il est) et comme un saint (euh), alors qu’il avait la fâcheuse habitude de cogner copieusement les femmes (notamment Dee Barnes, une animatrice de hip hop). Quant à Ice Cube, c’est encore plus savoureux. Dans le film, alors qu’il est interviewé par un journaliste, il assure qu’il n’est pas antisémitisme, juste « anti-Jerry Heller », son manager juif qui l’a entubé. Il faut quand même se rappeler que le bonhomme, un moment proche de la Nation of Islam, a écrit ces paroles dans No Vaseline :

« Get rid of that devil real simple, put a bullet in his temple

 'Cause you can't be the Nigga 4 Life crew

With a white Jew telling you what to do. »

Un tocard à la mise en scène

Des paroles choquantes, comme le manque d’ambition du film, le manque de réflexion politique. Qu’est-ce que l’on voit ? Cinq garçons du ghetto de Compton qui font la musique par hasard, deviennent des vedettes et s’envoient en l’air. Bref, c’est l’American Dream. De Compton, qui est paraît-il le sixième personnage du film, on ne connaîtra rien. Il n’y a pas grand-chose sur la situation des Noirs dans les ghettos, la ségrégation. On apprend (quelle découverte) que les flics - presque tous blancs - sont méchants, racistes, et on a droit à une reconstitution avec 5 figurants des émeutes 1992 suite à l’acquittement des flics qui avaient tabassé Rodney King (53 morts, des milliers de blessés, 1 milliard de dollars de dégâts). Comment peut-on avoir si peu d’ambition ? Dre et Ice Cube préfèrent montrer des guns rutilants ou des filles en string qui se trémoussent. Pour cela, ils ont choisi un « Yes Man » docile mais pas doué, le réalisateur black F. Gary Gray, complice de Cube, auteur d’une dizaine de films - que des nanars - et d’un truc immonde, pro peine de mort, Que justice soit faite (2009), avec Jamie Foxx. Le chef op virtuose de Darren Aronofsky (Black Swan, Requiem for a Dream) est derrière la caméra, mais F. Gary Gray semble filmer un clip de rap de 2h 27 avec les caisses pimpées et des bitches siliconées qui dansent au ralenti près de la piscine. Un scénario plein de clichés, un filmage en mode MTV : on pourra penser qu’il y a une certaine adéquation entre le fond et la forme…

Un produit hollywoodien, un film de riches

A l’époque de NWA, Ice Cube et Dre se décrivaient comme des « journalistes » qui racontaient ce qui se passait dans les rues de Compton : la drogue, la violence, les gangs, la misère, les violences policières. En trente ans, ils sont devenus des entrepreneurs, des vendus qui nous servent ce conte de fées gangsta style, histoire de se faire encore plus de fric. A l’arrivée, leur film est un produit manufacturé, hollywoodien, un truc de riches, à l’opposé de l’esprit du gangsta rap. Pas très reluisant…

Une petite dernière chose. J’ai vu Straight outta Compton lors d’une avant-première parisienne, dans une salle bourrée de fans, en majorité un public noir. Un public conquis d’avance qui se marrait en voyant Easy-E dealer, NWA les armes au poing ou le terrifiant Suge Knight massacrer un mec à coups de crosse. Mais quand on apprend soudain que le manageur du groupe, Jerry Heller, dépeint comme un profiteur et un escroc, est juif, j’ai senti que la salle se crispait et entendu un frémissement intense. Sale ambiance…

Straight outta Compton de F. Gary Gray avec O’Shea Jackson, Corey Hawkins, Jason Mitchell.

En salles depuis le 16 septembre 2015

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