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Le Prodige & The Program : Deux biopics sur des freaks

Publié par G Groupe X Bakchich

La face sombre de Bobby Fischer, génie des échecs, et de Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France. Deux anti-succes stories, passionnantes, mais aux réalisations inégales.

La même semaine, deux biopics sortent sur nos écrans : Le Prodige, basé sur la vie d’un des plus grands champions d’échecs de tous les temps, Bobby Fischer, et The Program, sur le coureur cycliste Lance Armstrong, septuple vainqueur du Tour de France. Entre les deux films, pas mal de points communs : des anti-héros hantés par leurs démons, une structure narrative de film sportif avec l’ascension et la chute, une volonté de nous montrer la face cachée, sombre, de ces champions. Pourtant, à l’arrivée, les deux films sont très différents, notamment à cause du talent des réalisateurs.

La Troisième Guerre mondiale sur un échiquier

Le Prodige est donc centré sur Bobby Fisher et culmine lors du championnat du monde / duel à mort qui l’opposa en 1972, à Reykjavik, au Russe Boris Spassky. Le scénario va clairement nous prouver que Fischer était un freak, tout en essayant de préserver l’empathie du spectateur. Il était une fois, donc, un môme de Brooklyn, autodidacte, qui va devenir un moine-soldat des échecs, puis le roi des 64 cases. Abandonné par son père, rendu dingue par sa mère, il devient à 14 ans le plus jeune champion des USA. Dès lors, il enchaîne les triomphes, affronte les grands maîtres et n’aime rien tant que fracasser les égos, exécuter et crucifier ses adversaires. Tandis qu’il se prépare pour les championnats du monde en Islande, en pleine guerre froide, son esprit se déglingue. Le pion sacrifié (c’est le titre en VO), c’est Fischer lui-même, devenu un symbole de la lutte contre les communistes, obligé d’entamer à lui seul la Troisième Guerre mondiale, tandis que son esprit vacille… Fischer voit des complots partout, pense qu’il y a un micro dans son téléphone et dans ses plombages, perd la boule alors qu’il gagne ses parties. Les scénaristes ont privilégié l’option maboul-dingo-zinzin. Oui, Bobby Fischer était un génie et un malade (il a fini quasi SDF, complètement parano, anticommuniste et antisémite), mais ses demandes délirantes en 72 (virer le public de la salle du championnat du monde, virer les caméras bruyantes) ont aidé à professionnaliser les échecs et il a même breveté une pendule pour les compétitions. Ses exigences lors du Match du siècle lui ont également permis d’ébranler son adversaire Boris Spassky : « En cédant aux exigences de Bobby, des conditions humiliantes pour moi, j'ai commis ma principale erreur, a déclaré rétrospectivement Spassky  J'y ai perdu ma combativité et, quand ceci arrive, vous êtes mort. Je me suis suicidé, j'ai fait hara-kiri. » De même, plusieurs sources assurent que Fischer a commencé à perdre les pédales sur la diagonale du fou des années après 1972, alors que dans le film il délire sévère sur sa môman, les Juifs, les Communistes, les complots dès les années 60. Mais c’est bon pour la dramaturgie ça, coco !

Edward Zwick enfile les clichés

Mais le gros problème du Prodige, c’est Edward Zwick, le réalisateur pas très inspiré de Blood Diamond ou de Glory. Zwick doit relever un défi de taille : transformer une partie d’échec en un combat de titans, rendre plus cinégénique la perte d’une reine qu’un uppercut de Rocky. C’est raté, échec et mat, car la mise en scène des parties est une catastrophe. Zwick le besogneux enfile les clichés du film de sport, avec moult ralentis sur les déplacements des pièces (ah, ce fou échangé contre un pion lors de la première partie contre Spassky), les gros plans sur les yeux exorbités des champions, les larmes des proches. Zwick est incapable de faire comprendre au profane ce qui se passe sur les cases de l’échiquier et ce sont les proches de Fischer qui nous distribuent les infos (« Il gagne, il perd, il n’a jamais tenté une ouverture comme celle-ci », c’est palpitant). Et que penser du grossier artifice employé à plusieurs reprises, à savoir faire passer des images du film pour des images d’actu, avec traitement Super 8 vintage ? Le film – comme tout biopic - est un travestissement de la réalité, une recréation plus ou moins honnête, partiale, mais Zwick cherche à nous convaincre avec cet effet tape-à-l’œil que tout est vrai.

Plus grave encore, Zwick est incapable de nous faire ressentir l’abîme, le gouffre qui s’ouvre devant Fischer, ce que parvenait magnifiquement à retranscrire Stefan Zweig avec Le Joueur d’échecs. Quand on pense que le film devait à l’origine être réalisé par… David Fincher. Avec le réalisateur de Zodiac et de Se7en, on aurait pu avoir une œuvre vertigineuse, hantée, et l’on se retrouve avec un téléfilm simplement distrayant, magnifié néanmoins par le jeu halluciné de Tobey Maguire, également producteur du film, dans un de ses meilleurs rôles.

Lance Armstrong : un psychopathe

Avec The Program, Stephen Frears prend le contrepied du film sportif ou de la bio classique. Il va montrer le moins possible son héros en action (peut-être à cause de son budget), mais surtout, pour lui, Lance Armstrong n’est rien de moins qu’un psychopathe, un « génie du crime ». Il était une fois, comme dans Le Prodige donc, un espoir du cyclisme qui après avoir vaincu le cancer, renaît et remporte sept fois d’affilée le Tour de France. A force d’entraînement, de courage, d’abnégation. Une belle histoire… Sauf que Frears, incroyable story teller, donne à voir une nouvelle fois l’envers (l’enfer) du décor, la figure dans le tapis, le contre-champ : les séances de transfusions dans les caravanes, sur la route, à l’hôtel, les piquouzes, l’EPO, Michele Ferrari qui roule des yeux comme le docteur Frankenstein, Armstrong qui menace ceux qui sont tentés de parler comme un mafieux, Armstrong qui se persuade qu’il est un champion, qu’il dit la vérité…

«  Le monde est un gros tas de merde »

« Si Armstrong est un tricheur, le monde est alors un gros tas de merde », assure le journaliste irlandais David Walsh qui va consacrer treize ans de sa vie à démontrer qu’Armstrong est chargé comme une mule. Comme dans Héros malgré lui, interprété par Dustin Hoffman, Stephen Frears livre un constat désabusé, dépressif, sur le mensonge et notre monde contemporain. Un monde qui a les héros qu’il mérite… Dans le cas d’Armstrong, un sportif qui clame qu’il ne s’est jamais dopé, qui va rendre visite aux cancéreux dans les hôpitaux pour leur redonner du courage, qui collecte des millions de dollars pour sa fondation et la lutte contre la maladie… L’habileté de Frears et de son scénariste John Hodge (Trainspotting, autre film sur la drogue), c’est de ne pas se concentrer exclusivement sur cet énigme qu’est Armstrong, mais sur tous ceux qui ont croisé sa roue : Walsh le journaliste sportif donc, Ferrari, le dealer en blouse blanche, l’équipier mormon Floyd Landis, l’entraineur d’Armstrong, l’assureur… Des personnages incroyablement bien écrits, profonds, incarnés par des acteurs qui passent la vitesse supérieure. Devant sa caméra, Frears métamorphose ses comédiens en mutants botoxés ou en patins de la commedia dell’arte : Ben Foster, qui incarne magistralement Armstrong, ressemble à un mannequin de cire, sans aucun trait, aucune aspérité ; Jesse Piemons, son partenaire-rival, évoque une statue avec son visage buriné, massacré par les éléments. Et que dire de Guillaume Canet avec sa moumoute vivante sur le crâne et son accent à couper au couteau ?

Avec Stephen Frears derrière le guidon, The Program (le film ne s’intitule pas Armstrong ni Le Maillot jaune), le biopic sportif se transforme en thriller, voire en film d’horreur. Comme Bobby Fisher, Lance Armstrong est un freak, un monstre, un homme métamorphosé en machine, programmé pour gagner, un manipulateur, un junkie de la victoire, un pauvre type. D’ailleurs, Frears le montre toujours seul dans sa luxueuse maison, sauf une fois avec son… avocat. Sur des tubes de Radiohead ou des Ramones, Frears multiplie les séquences stupéfiantes, étouffantes (je pense à cette fan qui raconte à Armstrong que son courage lui a sauvé la vie). Mais comme à son habitude, il porte sur l’ensemble un regard caustique et ses comédiens, notamment ceux qui incarnent les journalistes sportifs, héritent de répliques absolument hilarantes.

Hautement recommandé.

Le Prodige d’Edward Zwick avec Tobey Maguire.

The Program de Stephen Frears avec Ben Foster.

En salles depuis le 16 septembre

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Publié dans la catégorie Société
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