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Sous-sols d'Ulrich Seidl : «Ce qui m’intéresse, ce sont les abîmes, le gouffre»

Publié par G Groupe X Bakchich

Méconnu du grand public, assassiné par une partie de critique française, c’est peu dire qu’Ulrich Seidl mérite mieux que sa (mauvaise) réputation. Avec son nouveau doc hardcore, il sonde des caves autrichiennes peuplées de freaks, nostalgiques du IIIe Reich ou adeptes du SM, déshabille les corps et met à nu les âmes. Rencontre avec un immense cinéaste.

Le réalisateur autrichien Ulrich Seidl, très controversé en France, a pourtant tout d'un (très) grand. (Capture écran DR).

Pourquoi tourner un documentaire sur les caves autrichiennes ?

Ulrich Seidl : J’ai constaté que les Autrichiens ont de très grandes caves dans leurs pavillons, très bien aménagées. Ils y passent du temps pour vivre leurs loisirs, leurs hobbies, leurs passions, leurs obsessions. Pour eux, le sous-sol a une signification qui n’existe peut-être pas dans les autres pays. Empire des hommes, le sous-sol a été et est toujours un lieu où l’on cache, un lieu de crime secret, un lieu de violence et de viol, un lieu de captivité, de torture et d’abus.

Vous avez cherché pendant 1 an et demi avant de trouver vos protagonistes.

U.S. : Oui, car ce qui m’intéresse ce ne sont pas les caves mais les abîmes, le gouffre. C’est l’aspect humain de la chose. Comment fait-on pour trouver des gouffres ? C’est la difficulté.

J’ai trouvé assez hallucinant que vos protagonistes acceptent de se mettre à nu - dans tous les sens du terme - face à votre caméra.

U.S. : Il s’agit de trouver des gens qui assument ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Ils sont donc d’accord pour le montrer. J’établis une relation de confiance avec eux. Ça demande une longue préparation, je cherche à montrer en image, celle qui correspond exactement à mon idée. J’ai toujours une relation de confiance avec mes « acteurs ».

Les crimes des pédophiles Wolfgang Priklopil et Josef Fritzl dans leurs sous-sols ne vous ont pas dissuadé de mettre en scène votre documentaire ?

U.S. : Au contraire, ça m’a renforcé dans mon idée de faire un film sur ce sujet. L’idée de ce film est née en 2001, soit bien avant ces crimes. Et il est bien sûr normal que le spectateur qui regarde Sous-sols pense au cas de Natascha Kampusch, séquestrée pendant huit ans.

Je vous trouve en empathie avec vos personnages. On sent que vous les aimez vraiment, dans ce film, mais aussi dans vos longs-métrages de fiction. Pourtant, certains critiques français vous détestent, arguant que vous méprisez vos personnages. Comment expliquez-vous les réactions très vives que vous suscitez ?

U.S. : Si des journalistes pensent cela, c’est qu’ils ont un problème avec les gens que je filme. Ce sont des gens qui ont des préjugés. Ils pensent que mes protagonistes sont bêtes, kitschs… Ces journalistes se croient meilleurs. Ils se pensent plus intelligents que les autres et se sentent obligés de protéger le public de mon cinéma. Il ne faudrait pas montrer mes films car je les mettrais, pour ainsi dire, en danger ! Au début de ma carrière, certains critiques autrichiens étaient hostiles, mais j’avais aussi des fans. Au cours des années, les choses ont évolué et cela se passe très bien en Autriche et en Allemagne maintenant. En France, je ne sais pas vraiment…

Il y a des critiques très virulents qui parlent de vous comme un manipulateur, un provocateur.

U.S : Ma trilogie Amour a eu beaucoup de succès en Allemagne et dans toute l’Europe du Nord et de l’Est. Il n’y a qu’en France que ça n’a pas du tout marché. Pourquoi, je ne sais pas ?

Il y a-t-il des choses que vous ne pouvez pas montrer ?

U.S. : Je suis contre le fait de dire que l’on n’a pas le droit de faire ci ou ça. On peut, on doit parler de tout. La question, c’est comment on le fait. Si vous filmez des vieillards, il faut se demander comment on filme quelqu’un qui meurt, comment on préserve sa dignité ? En tant que metteur en scène, j’ai une responsabilité vis à vis de mes protagonistes. C’est à moi de trouver la solution pour préserver leur dignité. Qui d’autre devrait tracer la limite, qui a ce droit ?

Votre sens du cadrage et vos compositions m’évoquent Stanley Kubrick ou des photographes contemporains comme Philip-Lorca diCorcia. Vous cadrez vous-même ? Avez-vous une équipe importante ?

U.S. : Avant de venir au cinéma, je me suis beaucoup intéressé à la photographie et à la peinture. Ma technique est très simple, l’équipe est très réduite. Du point de vue technique, j’aime avoir peu de moyens. Il n’y a aucune lumière supplémentaire. La caméra est fixe, sur un pied. Je vois les lieux que je filme et je décide aussitôt comment je vais les filmer. Je fais toujours des tableaux, c’est-à-dire des images fixes, où les gens sont statiques et regardent la caméra. Comme une photographie. Ce sont des images fixes dans lesquelles les gens respirent et le protagoniste regarde le spectateur droit dans les yeux, ce qui produit un effet magique sur ce dernier. Parfois, cela crée aussi une certaine inquiétude…

Dans Sous-sols, le premier plan montre un homme qui regarde un serpent dans un vivarium. Le dernier plan montre une femme nue dans une cage minuscule, derrière des barreaux. Que voulez-vous nous dire avec ces plans ?

U.S. : Je ne peux pas formuler une réponse clairement définie. Il n’y a pas de solution unique, c’est au spectateur de découvrir ce que cela signifie. Chaque spectateur peut découvrir une explication personnelle.

Dans le dossier de presse, j’ai été étonné de lire que la femme à la poupée n’allait pas dans sa cave pour bercer ses poupées, c’est vous qui avez eu cette idée. Mais alors est-ce un documentaire ou une recréation du documentaire, un début de fiction ? Cela ne vous gêne t-il pas truquer un peu la réalité ?

U.S. : Un documentaire est TOUJOURS mis en scène. Ce n’est jamais l’enregistrement pur et simple de la réalité. Cependant, pour nuancer, les choses auraient pu être de cette façon. Par exemple cette poupée, je l’ai découverte dans la maison de cette femme et l’idée m’est venue de la mettre dans la cave.

Qu’en est-il de la réception du film en Autriche ? La scène avec les nazis a créé un gros scandale.

U.S. : Deux des cinq hommes qui trinquent à la mémoire du IIIe Reich sont des élus d’OVP. Ce n’est pas un parti d’extrême droite, c’est un parti de droite tout à fait officiel. OVP est l’équivalent de la droite chez vous, les Républicains. Mais mon intention n’était pas d’amener les gens au tribunal, c’est une télévision privée qui a découvert ça. Le scandale a éclaté deux jours avant la première du film. Certaines personnes m’ont félicité pour cette publicité merveilleuse, mais cela ne m’a pas rendu heureux parce que j’ai toujours eu une relation particulière avec mes protagonistes.

A propos, qu’avez vous dans votre cave ?

U.S. : Du vin (il explose de rire).

Sous-sols d’Ulrich Seidl

En salles le 30 septembre 2015

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Publié dans la catégorie Société
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