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Philippe Faucon : «Dans la société française, ces immigrés se sentaient invisibles»

Publié par G Groupe X Bakchich

Après le très prémonitoire La Désintégration sur la montée de l’islamisme dans les banlieues, Philippe Faucon parle de l’intégration des immigrés et de leurs enfants dans la société française dans Fatima. Rencontre avec un metteur en scène discret, passionnant, dont les films lavent les yeux.

Philippe Faucon (à gauche) aux côtés du personnage principal incarné par Yassine Azzouz, dans son film "La Désintégration". (Daylimotion)

Marc Godin pour Bakchich : Je voudrais revenir sur votre précédent film, La Désintégration, sorti il y a trois ans, l’histoire d’un jeune de banlieue qui devient un terroriste. Je suis très étonné par son aspect prémonitoire.

P. F. : Pour ce film, j’avais fait des castings avec des jeunes gens des cités, des quartiers périphériques… J’ai ensuite essayé de savoir ce qu’était devenu untel ou untel, que je n’avais pas forcément retenu pour le film. Quelques fois, j’étais frappé par leurs replis sur eux-mêmes, très soudainement. Tout le monde était perturbé autour d’eux. En général, ces réactions se produisaient d’un coup : des retours à des valeurs qu’ils assimilaient à l’histoire de leurs parents, des notions religieuses, pas très bien comprises… Ces attitudes assez autistes les séparaient de la société dans laquelle ils étaient nés. C’était très frappant. Mais même à l’époque, ces phénomènes n’étaient pas réellement nouveaux. Ce qui l’est depuis et qui a fait apparaître le film comme prémonitoire, c’est l’ampleur que tout cela a pris.

M.G : Vous pouviez l’imaginer ?

P. F. : Nous avons vécu un certain nombre d’affaires dont je n’aurais jamais imaginé la violence. Ni le fait que ça allait concerner des gens de plus en plus jeunes…

M.G : J’ai l’impression que Fatima est à l’opposé de La Désintégration.

P. F. :. Quand je suis sorti du précédent film, j’ai eu besoin de parler de personnages secondaires de La Désintégration, ces personnages de l’entourage familial du personnage principal. Quand on présentait le film, j’ai employé cette expression : « un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». Je me suis dit qu’il fallait essayer d’évoquer cette forêt qui pousse. La rencontre avec le livre et son auteur, Fatima Elayoubi, a créé cette occasion. Je pense que l’islamisme, l’intégrisme, les bandes, la drogue, sont des choses que l’on peut évoquer au cinéma : tout dépend de la façon dont on le fait évidemment. Par contre, il y a d’autres personnages qui ne sont jamais représentés : les gens qui se lèvent à 5 heures du matin pour ramasser les poubelles, faire le ménage… Fatima, c’était l’occasion d’essayer cela. Le livre de Fatima Elayoubi m’a permis de rencontrer son auteur. C’est quelqu’un qui a été déscolarisé très tôt et qui en a gardé un regret. Elle a vite été cloisonnée dans quelque chose d’assez aliénant : un travail et une vie de routine… Quand je lui ai demandé pourquoi elle avait commencé à écrire, elle m’a répondu : « J’écris pour dire à mes filles des choses que je ne peux pas leur dire en arabe et aussi pour montrer à la société dans laquelle je vis, cette femme que les gens regardent comme une femme immigrée, ignorante, qui essuie la poussière et ne parle pas bien français… ».

M.G : Fatima est un projet que l’on vous a proposé.

P. F. : Oui, mais le film a rencontré un besoin, un désir que j’avais en moi. Mes grands-parents ne parlaient pas le français, ils ont émigré en France et se sont retrouvés dans la même situation que Fatima. C’est une sensation de coupure, de séparation par la langue avec les enfants qu’ils avaient fait naître en France. Dans la société française, ces immigrés se sentaient invisibles.

M.G : Les enfants qui ne parlent plus la même langue que leurs parents, c’est quelque chose de commun ?

P. F. : Non, cela existe avec des parents qui sont des primo arrivants. C’est le cas de Fatima, elle est arrivée d’Algérie il y a 14 ans, l’âge de ses enfants nés en France. Lorsque nous sommes allés à Cannes, ce n’était pas un aboutissement pour elle. Elle a connu la période noire du terrorisme en Algérie, elle a dû recommencer sa vie en France en élevant des enfants dont elle était séparée par la langue… Donc, le fait d’être à Cannes pour un film ne représentait pas grand-chose pour elle. Par contre, ses enfants l’ont appelée pour lui dire qu’ils étaient fiers d’elle car ils l’avaient vue à la télé. Et ça, c’était très important.

M.G : Quel a été votre budget ?

P. F. : Deux millions ce qui - dans l’économie du cinéma français - est très peu. On avait devisé le film pour un peu plus, je voulais 40 jours de tournage. Je n’ai eu que 35 jours, à peu près comme La Désintégration. Les 5 jours ont vraiment manqués, quelques scènes ont donc été perdues alors que l’on avait répété autant de fois possibles.

M.G : Combien de temps ?

P. F. : Nous avons dû répéter pendant 2 semaines.

M.G : 35 jours avec des comédiens non professionnels, où tout peut arriver, vous étiez serein ?

P. F. : Ah non, c’est un saut dans l’inconnu. Il y a une part de risque mais c’est ce qui fait la beauté de la chose. C’est propre au cinéma.

Philippe Faucon sur le tounage de Fatima, aux côtés de celle qui l'incarne à l'écran, Soria Zeroual. (DR)

M. G : Il y a beaucoup de ressemblances entre Fatima et Dheepan de Jacques Audiard : on parle d’invisibles, de problèmes de communication. Mais comme Audiard le dit lui-même, Dheepan se passe dans une cité qu’il montre comme du « papier peint ».

P. F. : Il dit que l’on peut l’envisager comme un décor de film… La cité est de l’ordre du pittoresque pour lui. Avec Audiard, on est dans une dimension de spectaculaire. Le problème, c’est que si l’on ne considère ces réalités que comme du « papier peint », c’est qu’il y a soit une inconscience, soit du cynisme. C’est quelque chose de très étonnant. Je n’ai pas de hiérarchie de genre, tout est possible au cinéma à condition de faire exister des vrais personnages.

M.G : Votre style est toujours très épuré, en ligne directe avec votre précédent film. 

P. F. : Il s’agit de favoriser le jeu, de ne pas l’entraver et de trouver l’axe ou le cadre qui va le mieux mettre en valeur le personnage et l’interprète dans ce qu’il va donner et exprimer.

M.G : Faire naître aussi des moments de grâce, car il y en a.

P. F. : Un moment de grâce naît à cette condition-là. Il faut comprendre l’interprète et on peut révéler sur un visage, un sourire ou un regard, une situation, une beauté et une profondeur. C’est quelque chose qui, tout d’un coup sur l’écran, donne un moment de cinéma.

M.G : Vous pensez qu’un film comme le vôtre peut faire évoluer les mentalités ? C’est pour cela que vous faites du cinéma ?

P. F. : Je fais des films parce que j’ai ce plaisir, cet intérêt à travailler sur des personnages. D’abord, au stade de l’écriture, puis j’ai cet étonnement à essayer de les faire exister à l’écran.

M.G : Mais vous pourriez choisir d’autres sujets, alors que vous faites un cinéma éminemment politique.

P. F. : Sans doute car je suis quelqu’un qui ne se déconnecte pas de la société. Mais je crois que s'il est possible de changer les mentalités, c’est en réussissant à faire exister des histoires et des personnages. Pas en essayant d’asséner un propos.

M.G : Vous allez recevoir un hommage à la Cinémathèque, comme Antonioni, Scorsese ou Tim Burton. Qu’avez-vous fait pour cela ?

P. F. : Rien, c’est quelque chose dont on m’a parlé au moment de La Désintégration. Mais je pense qu’ils ont attendu l’occasion du film suivant pour ça. J’en suis très honoré !

M.G : C’est une bonne nouvelle, d’autant que certains de vos films sont difficiles à revoir.

P. F. : Tout n’est pas en DVD. Quand je sors d’un film, je l’ai forcément trop vu et donc je ne le revois pas pendant très longtemps. Quand je les revois, c’est parfois très surprenant. Pour certains, c’est difficile…

M.G : Vous ne voyez que les défauts ?

P. F. : Oui, c’est une épreuve. Pour d’autres, j’ai un rapport plus apaisé. On se rend compte que l’on était resté sur une impression assez faussée, qui a évolué d’une façon fantasmatique.

Fatima de Philippe Faucon avec Soria Zeroual, Zita Hanrot, Kenz Noah Aïche.

En salles le 7 octobre 2015. 

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