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Foot business: La fable Azéri du RC Lens

Publié par G Groupe X Bakchich

Empêtré dans ses ridicules explications, le président du club de l'Artois, Gervais Martel, a fini par avouer. Son oligarque de propriétaire, Hafiz Mammadov ne remettra pas la main à la poche. Une évidence. Il suffisait aux journalistes de regarder la situation de son groupe de BTP.

Le verdict de l’enquête Presse Sportive Internationale 2011 était sans appel : 78% de l’information sportive porte essentiellement sur les compétitions, les athlètes et leurs entraîneurs, 2,7% traitent des effets de la politique sur le sport et 3,1% de sa dimension économique.

Dans de telles conditions, pas étonnant que les médias ne traitent que de manière très exceptionnelle du degré ahurissant de corruption qui y sévit, des abus de pouvoirs flagrants qu’on y rencontre, de l’absence quasi totale de transparence sur le fonctionnement de ses grandes institutions (CIO, Fédérations Internationales…), du dopage, des matches truqués et autres tares congénitales du sport.

Jens Weinreich, le célèbre journaliste sportif indépendant d’investigation qui comme sa poignée de confrères européens, peine à trouver des médias pour ses enquêtes toujours d’une très grande qualité sur les dessous du sport, résume la situation avec une pointe d’aigreur : « Le journalisme sportif est dominé par les présentateurs sportifs, les supporters et ceux qui ne sont intéressés que par le nombre de corners, de coup-francs et de passes réussies dans le football. Le journalisme d'investigation n'a pas de fondements profonds dans ce domaine. Je pense que ça a un peu évolué avec la parution du livre "Les seigneurs des anneaux" d'Andrew Jennings en 1992. Un nombre croissant de journalistes lui ont emboîté le pas en essayant de faire leur travail convenablement. Moi aussi j’ai été motivé par ce livre. Mais le nombre de ceux qui travaillent sur les relations sport-politique-business est encore beaucoup, beaucoup, beaucoup trop faible… »      

Un point de vue partagé, à quelques nuances près, par une autre pointure de l’investigation sportive James Dorsey qui se fait du mal depuis de nombreuses années en étudiant le sport asiatique et moyen-oriental sous l’angle de son exploitation politique. Intarissable sur la stratégie du Qatar, il fait un constat moins radical que son collègue allemand sur l’impossibilité de détourner le public de sa fascination béate et de son approche « primitive » de la compétition sportive : « La plupart des journalistes sportifs ne sont pas formés à l’investigation et n’en possèdent aucune expérience. Beaucoup aussi sont trop proches de leurs sources et des acteurs des sujets qu’ils couvrent. Pour être honnête, il faut admettre que le journalisme d’investigation en général a beaucoup souffert de la crise des médias et de ses ravages économiques, mais aussi  de ses difficultés à s’adapter au changement technologique… »

Moins encore que le monde généraliste des affaires, le sport-business ne tolère qu’on le critique et qu’on lui cherche des poux. L’angoisse d’être « black listé » et privé, même temporairement d’accès aux stars, à ceux qui les façonnent, à leurs « propriétaires » et à leurs employeurs, suffit à instaurer l’auto-censure et une pesante langue de bois dans la couverture des sports les plus médiatiques.

La preuve par l’absurde : le RC LENS privé de L1

Le traitement médiatique des déconvenues du club lensois de football ayant gagné sur la pelouse la saison dernière, le droit d’accéder à la L1 est une parfaite illustration du phénomène décrit plus haut. 

Disqualifié pour des raisons de déséquilibre budgétaire par la DNCG le juge de paix de première instance de la Ligue professionnelle de football dans ce domaine, le RC LENS est parvenu à convaincre ses « porte-paroles » dans les médias hexagonaux de repasser en boucle depuis plusieurs semaines en guise d’information, la fable de Gervais Martel, dirigeant historique et propriétaire déchu du club lensois. 

Une histoire a dormir debout selon laquelle le virement de 10 millions d’Euros exigé par la DNCG pour donner son feu-vert et qui aurait été ordonné par le sémillant Hafiz Mammadov, aujourd’hui actionnaire majoritaire du club et accessoirement oligarque Azerbaïdjanais, se serait mystérieusement égaré dans la jungle des réseaux bancaires reliant Bakou au Crédit Agricole de Lens…

Il y a quelque chose de pathétique dans l’obstination de Martel à marteler sa thèse puérile depuis des semaines, et comme un malaise à découvrir l’aveuglement tétanisé des médias qui la relaient sans oser la remettre publiquement en cause. Lesquels semblent s’être donnés le mot pour n’en savoir pas d’avantage sur le mystérieux Baghlan Group, un conglomérat fondé par Mammadov au début des années 2000 et dont il a placé, par prudence sans doute, la holding de tête aux Emirats Arabes Unis en 2007.

Dans la légende lensoise, c’est Baghlan qui est à l’origine de la fortune – d’autant plus colossale dans l’imaginaire collectif artésien qu’il en ignore  ne serait-ce que l’ordre de grandeur – d’Hafiz Mammadov et lui a permis de prendre le contrôle du club. 

Raison supplémentaire pour s’interroger sur la santé financière du Baghlan en question qui est supposé permettre au Club du Pas de Calais de concourir enfin en L1 au cours de la saison 2014-2015 après 4 longues années de purgatoire à l’étage en dessous. 

En Azeri, le vocable peut signifier « fermé » ou « connecté ». Jusqu’à présent c’était la seconde signification qui semblait la bonne à en juger par la manière dont le groupe décroche ses contrats.

Un Mammadov peut en cacher un autre

Au 127ème rang mondial au classement de l’Indice de perception de la Corruption de Transparency International et classé 156ème sur 179 pour la liberté de sa presse selon Reporters sans Frontières, l’Azerbaïdjan a une conception très libérale de la transparence des marchés publics. En règle générale, ils sont attribués, sans appel d’offre, aux amis du clan au pouvoir.

 Le plus fidèle soutien d’Hafiz Mammadov est d’ailleurs un homonyme, Ziya Mammadov, entreprenant ministre des transports du pays dont le fils Anar et le frère Elton, sont associés de longues dates aux trafics d’Hafiz dans les secteurs du transport de personnes et de marchandises, de la construction, de l’exploitation de complexes sportifs et de l’exploration pétrolière. 

Les liens entre Mammadov & Mammadov couvraient jusqu’à une date récente, la propriété conjointe de la Banque d’Azerbaidjan (qui est privée et n’a rien à voir avec l’équivalent local de ce qu’est ici la Banque de France !), une société créée pour la construction et l’exploitation d’une gare routière internationale d’autobus à Bakou. Les deux familles se partagent également le contrôle du club de football Bakou FC dont ZQAN Holding (Anar Mammadov) la Banque d’Azerbaidjan et le Baghlan Group sont les principaux sponsors. 

Officiellement, c’est au début 2013 qu’Anar Mammadov, le fils du ministre des Transports, a cédé les 81% de la Banque d’Azerbaïdjan qu’il détenait aux deux fils d’Hafiz Mammadov, à savoir Kanan (43%) et Sanan (43%) ainsi qu’au frère d’Hafiz, le mystérieux Mubariz (14%). Anar a néanmoins gardé un œil sur l’affaire par l’intermédiaire de deux de ses fidèles, membres de son Conseil de Surveillance. Le premier, Seymour  Ismayil, est par ailleurs l’un des administrateurs de ZQAN Holding, la société de tête du business du fils du ministre. Le deuxième, Ruslan Mammadov est son cousin et son avocat personnel. 

On comprend d’ailleurs tout l’intérêt que présente la Banque d’Azerbaidjan pour le fils du ministre lorsque l’on s’intéresse d’un peu plus près à son activité très particulière.

Taxer les Taxis

Au prétexte de traiter dignement les visiteurs étrangers venus assister à Bakou au concours de l'Eurovision de la chanson en 2012, le Président du pays Ilham Aliyev décida de moderniser la flotte de taxis. En deux temps trois mouvements, la société Baki Taxsi fondée en avril 2010 par un certain Murad Farhad Oglu Gasimov, décrocha du ministère des transports, une licence d’importation de 1 000 taxis londoniens. Il fallu un peu plus de temps pour les chauffeurs de taxis indépendants pour comprendre, d’une part que la société Baki Taxsi était membre du groupe Baghlan, et de l’autre que l’arrivée des taxis anglais achetés 28 000 dollars l’unité, allait sonner le début de leurs ennuis.

Dès les premières mises en service des véhicules so british, le Ministère des Transports commença en effet à durcir les règlements : les indépendants se virent interdire l’accès au centre-ville de Bakou, et le stationnement aux stations de métro exclusivement réservé à Baki Taxsi qui a installé des bornes interactives permettant au clients de ses taxis de payer leur course par carte bancaire. Un système propriété…de la Banque d’Azerbaidjan déjà évoquée. En outre, dans des conditions d’une opacité totale, la banque s’est vue désignée par le Ministère des Transports comme seule autorisée à percevoir les droits de licence et les impôts de chauffeurs de taxis du pays, quelle que soit la société qui les emploie. Choisir une autre banque peut s’avérer très coûteux comme l’a découvert à ses dépens Elman Mammadov, vieux chauffeur indépendant qui s’est vu suspendre sa licence pendant 30 jours pour avoir payé ses impôts à sa banque au lieu de l’agence de la banque d’Azerbaïdjan qui lui avait été désignée par correspondance…  

On est à peine surpris d’apprendre que la société City Taxi Ltd fondée en 2008 par Nizami Aga Oglu Rafiyev, propriétaire des compteurs et des GPS embarqués des taxis de Baki Taxsi, a son siège social à la même adresse que le Baghlan Group (24, Hasan Aliyvev). Quant à l’assurance responsabilité civile professionnelle qui couvre les passagers de Baki Taxsi, elle est gérée par le cabinet Garant Sikorta, propriété du jeune Anar Mammadov, fils du ministre des transports…

Baghlan en mauvaise posture

Malgré la concurrence déloyale qu’il est en mesure d’exercer sur ses concurrents dans la quasi totalité de ses métiers, le groupe fondé par Hafiz Mammadov dont dépend le sort du RC Lens n’est pas au mieux de sa forme.

On semble ignorer dans l’Artois profond que le 2 avril 2014, Fitch Ratings dégradait encore la note de Baghlan pour la porter de « B » à « RD » (Restricted Default) à la suite de sa cessation de remboursement de sa dette à moyen-terme : 150 millions de dollars d’obligations émises au taux d’intérêt de 14,75% (via Aquarius Investments Luxembourg SA, emprunt répertorié à la Bourse des Iles Cayman avec BNP Paribas comme Issue Managers et venant à échéance le 27 juin 2015 !) ce qui donne une idée des difficultés rencontrées par le groupe pour emprunter à des taux raisonnables.

 Le groupe a été dans l’incapacité de rembourser les 19 millions de dollars d’intérêts venant à échéance le 27 décembre 2013. IL était donc techniquement en cessation des paiements le 1er janvier 2014, à la suite d’un délai exceptionnel de quelques jours.

Au 7 mars 2014, 8 millions sur les 19 exigibles à fin décembre 2013 avaient été péniblement remboursés et seul une grande braderie d’actifs immobiliers résidentiels dans le centre de Baku serait en mesure d’apporter au groupe l’oxygène qui lui est nécessaire.

Et dire qu’il y a encore des naïfs dans la presse hexagonale pour croire que 10 millions d’Euros prétendument expédiés par Mammadov depuis la Banque d’Azerbaidjan, vont miraculeusement apparaître sur le compte du club ouvert dans les livres du Crédit Agricole d’Artois… 

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Publié dans la catégorie Sport
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